- Guillaume Drouet (UPV-M/CELTED)
" Le Chat de maraude " : une ethnocritique des Misérables de Victor Hugo
L'étude ethnocritique des Misérables propose une relecture de l'œuvre de Victor Hugo en articulant poétique des textes et anthropologie du symbolique. Pour ce faire, elle envisage le roman à travers le double prisme d'un folklorème et d'un culturème.
Dans un premier temps, la problématique principale de l'étude porte sur le degré d'identification du personnage principal, Jean Valjean, à une figure traditionnelle de la culture des Alpes françaises, le " tso-maraude ". Dès le premier chapitre où apparaît le héros, une habitante de Digne le qualifie ainsi. Cette expression, a priori stigmatisante puisque le narrateur la traduit par " chat de maraude ", possède en fait un sémantisme complexe qui permet d'envisager le déploiement de plusieurs figures et l'articulation de nombreux systèmes de relation ; en effet, un tso-maraude c'est aussi une sorte de croquemitaine, un marieur, un armièr (messager des âmes) et un berger. Homme pluriel, Jean Valjean semble assumer ces différentes fonctions ; surtout, celles-ci en font un véritable trickster médiatisant les relations entre adultes et enfants, hommes et femmes, vivants et morts, sauvage et domestique. L'identification du héros au tso- maraude permet ainsi de lire le destin de cette figure en voie de constitution qu'est Jean Valjean comme une tentative originale d'appropriation d'une certaine forme de culture populaire. Ainsi envisagée, l'étude du personnage rend aussi compte de la polyphonie culturelle d'un texte qui est un véritable lieu d'acculturation (en lui s'exprime en effet les tensions entre culture populaire rurale, culture populaire urbaine, grand bourgeoise, savante…). Enfin, la manière dont l'œuvre intègre ce complexe de figures à la trame romanesque tout en le retravaillant constitue une solution originale au problème hugolien du traitement littéraire du peuple.
Dans un second temps, l'étude de ce folklorème qu'est le tso-maraude apporte un éclairage particulier sur le culturème qu'est le bâton de Jean Valjean. Cet objet, que le personnage possède pendant toute une partie du roman, qui suit son parcours et son évolution, apparaît comme un objet-monde qui donne à lire de manière synoptique, les dimensions à la fois fonctionnelle, mythique et esthétique de l'histoire du héros. Bien plus qu'un simple outil, le bâton, selon la perspective ethnocritique, est un répertoire de motifs, un emblème du personnage, un marqueur statutaire, un médiateur des relations du personnage avec son environnement témoignant d'un certain éthos. Ainsi, parallèlement à une interrogation sur le rapport entre le bâton et les différentes figures de Valjean (dans quelle mesure ce bâton est un bâton de croquemitaine, de marieur, d'armièr et de berger) l'étude proposera une réflexion sur le traitement littéraire de l'objet qui, dans l'œuvre hugolienne, semble assez proche de la vision qu'en ont les " sociétés traditionnelles " et qui consiste à le faire " adhér[er] étroitement à la personne " (Jean Poirier, Histoire des mœurs).